Le Bâtard
J’avais dix ans. Le moral à terre d’un enfant. Nous vivions encore dans ce quatrième rue Lafontaine et mes résultats scolaires reflétaient ma vie dans le calvaire. Mes nuits blanches, avec la faim mondiale, notre père encore à ramper là, à gueuler, la caisse de bière vidée avec toute sa volonté d’acier. À la fin de l’école, cerné jusqu’aux genoux et malade de mononucléose et d’anémie ferriprive, que le docteur disait souvent à ma mère, qui m’envoyait à l’école quand même, mon sac à dos si lourd si lourd, pas d’énergie sur mes chemins.
Lorsque tous les enfants rentraient à la queue leu leu chez eux à la fin des classes, moi ma chienne de vivre et de découvrir le nouveau chaos qui m’attendait là-haut, je trainais longtemps au Parc Blais, seul au monde ou avec Henri, mon unique ami de l’immeuble d’en face, qui m’invitait toujours chez lui, ou avec son grand-père qui jouait avec nous dans la ruelle.
Ce jour-là, j’étais seul au parc. Je trainais mes espadrilles trop petits pour mes pieds qui s’allongeaient brutalement d’un mois à l’autre et que personne ne remarquait, enfilant mes chaussures de peine et de misère toujours, les orteils pliés.
En déposant mon sac à dos si lourd sur un banc de parc, un chien s’approcha de moi, tout sale, semblant affamé lui aussi, perdu là et laid comme moi. J’avais le ballon rouge d’Henri, qui me le prêtait souvent, semblant prendre conscience de ma détresse que je ne lui dévoilais jamais, car l’enfer de ma vie ne se contait pas avec un ballon rouge.
Je mis donc mon ballon dans l’herbe, que je roulai juste pour savoir. Le chien se mit immédiatement à courir et à jouer au ballon avec moi, seul au monde et malade de vivre autant que ma propre fatigue, comme s’il parvenait à comprendre mon état chronique et ma vie de misère , imprimée dans mes regards hagards d’enfant, déjà adulte malgré moi. Par manque d’espoir. Par manque d’amour, dont j’ignorais même le sens, à l’époque.
Le chien sale se mit à me suivre partout dans le parc. Tout comme moi, il était seul au monde. Nous n’étions que tous les deux, avec le ballon rouge qui nous inventa une relation. Il devint immédiatement mon ami. Mon seul ami, à part Henri.
Le jour se mit à tomber et j’entendais déjà ma mère gueuler mon prénom du balcon du quatrième, sachant pertinemment qu’elle me patientait avec sa barre à clous, avec laquelle elle me frappait le dos si violemment, jusqu’à mon sang qui giclait sur le prélart de la cuisine.
C’était seulement comme ça qu’elle s’arrêtait de me frapper, toujours dans le dos pour que personne ne sache, avec des plaies qui s’infectaient à mesure, moi pour rien au monde je ne dévoilais ce secret, que ma marâtre remplaçait mon père en son absence, parfois même pire que lui, moi je cachais mes blessures sous mes deux seuls pulls, avec mon dos encore bouffi de toutes mes cicatrices vives.
Je repris donc mon sac lourd comme ma vie, la chienne de rentrer là-dedans, dans cet abri de tumultes et de cris ardents. Le chien me suivit, même si je n’avais rien à lui offrir, il me suivit en ami jusqu’à la grande porte de l’immeuble à prix modique rue Lafontaine, où je connaissais par cœur le calvaire avec ma mère en colère, hurlant déjà dans tout le quartier, moi la honte d’en crever.
Le chien sale désirait rentrer avec moi, même si je le poussais avec mes pieds, mes petits espadrilles mon mal de pieds, mon mal de vivre et ma fatigue, qui m’empêchèrent de le chasser. Il rentra donc avec moi là-dedans, parvint même à escalader les quatre étages plus vite que moi, jusqu’à la porte d’entrée que je craignais tant. Ma mère encore sur la galerie à gueuler, je parvins à le glisser en douce dans ma chambre et je refermai la porte immédiatement.
Celle qui plaçait tous nos bébés chatons dans des taies d’oreillers et les frappait contre le mur devant nos yeux ahuris devant tous ces meurtres auxquels nous nous y étions habitués à la longue, autant que tous nos canaris qui hurlaient trop eux aussi, pour ensuite en ressortir tous les morceaux ensanglantés sur la table de la cuisine, afin de nous faire comprendre notre propre famine, pas de place pour d’autres bouches à nourrir dans la piaule.
J’avais la chienne qu’elle découvre mon ami, ce chien sale terré dans ma chambre, tout comme moi qui patientais la barre à clous habituelle, ma fatigue aussi que ma misère me laissa donc inerte sur mon matelas, lorsqu‘elle gueula en claquant la porte, puis découvrit mon « ami » aussi sale et apeuré que mon âme, du haut de mes dix ans d’existence. Elle hurla.
Elle hurla encore, sans même prendre le temps d’aller chercher sa barre à clous, me mit dehors avec le chien aussi laid que moi, barrant la porte de l’appartement dans la noirceur qui tombait encore, son grand couteau de cuisine entre les mains, me jurant de me débarrasser de ce qu’elle nomma « Le Bâtard », sans que j’en connaisse vraiment la signification, elle tenta même de l’attraper pour l’égorger vivant devant mes yeux d’enfant déjà cernés de misère, mais le chien se sauva et me suivit dans l’escalier que je dévalai et déboulai, afin de le sauver autant que moi-même.
Fallait absolument m’en débarrasser. Sauver sa peau plus que la mienne, même si mon cœur fendu en pleurs, toutes ces larmes que je retenais en moi depuis ma propre naissance. Sûrement.
Je retournai au Parc Blais, sur le même banc que je l’avais trouvé, ou le contraire. Pour la première fois depuis notre brève rencontre, je le flattai sur la tête avec toutes mes larmes, sachant qu’il comprenait déjà.
Je me sauvais de lui, ce pauvre « Bâtard » avait-elle hurlé, tandis que j’imaginai ou je sus ce c’était moi-même le « bâtard » dans l’immense histoire de ma petite vie, vivant justement par « accident » me hurlait-elle, ma présence de trop dans les racoins dans lesquels je me cachais avant l’arrivée de mes frères et sœurs qui me sauvaient souvent, et qui ignoraient toutes les volées que je mangeais seul avec elle, sa barre à clous qu’elle terrait dans sa chambre fermée à clé et dans laquelle elle nous interdisait d’entrer.
Depuis toujours, je me pratiquais à être invisible. J’aurais aimé le devenir. Juste une fois seulement. Juste pour guérir mon dos qui ne cicatrisait jamais, comme ma mononucléose qui me suivait toujours par manque de tout ce que j’ignorais, car seulement ma vie je connaissais, vivant ainsi par habitude ou manque de veine, ma peine que je vomissais à mesure, dans la salle de bain avec des trous dans les murs.
Le chien sale me suivit. Il avait sans aucun doute remarqué mes larmes qui giclaient au fil de mes pas, car même si je courrais il était encore plus rapide que mes espadrilles et moi, donc je couru dans tous les sens afin qu’il me perde de vue, afin de l’abandonner là pour lui éviter le couteau de cuisine.
Je l’aperçus finalement de loin, me cherchant encore, moi qui en profitai pour rentrer dans mon vieil immeuble jaunit, lorsque je réussis à le perdre, je remarquai soudainement son regard qui me suivait, lui assit au parc cet moi, essuyant toutes les larmes du monde que je transportais avec ma fatigue de vivre. Il avait tout compris, me sembla-t-il.
Je remontai donc les quatre étages au ralenti, tentant de calmer mon souffle et les soubresauts de mes pleurs qui secouaient tout mon corps de honte, de chienne de vivre et de faim capitale. Elle ne prononça pas un mot ce jour-là, puisque tous les autres étaient là, j’échappai même à la barre à clous pour une fois, moi qui devins le « Bâtard » à cause du chien. Mon seul chien.
Jill Côté – EXTRAIT –
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