Il avait recommencé tous ses cauchemars depuis quelques mois. Il se souvenait de tout. Ça lui montait à la gorge. Il contait ses secrets, depuis trente ans oubliés. Depuis trente ans enfouis en lui. Le départ soudain de sa propre femme, avec qui il avait passé toute sa vie, pour un gaillard de la Métropole. Elle s’enfuit dans un printemps. Ses cheveux blonds aux vents. Et moi, moi seul, moi l’ancien boxer réputé dont elle était fière dans nos adolescences, maintenant moi l’invalide, moi le moins-que-rien, désormais tapi dans un studio bon marché avec la télé, à me laisser envahir par mon passé, des pilules à gober pour maitriser mon âme, comme ma vie dans le vacarme.
Des trous dans les murs. Des trous partout dans notre appartement à prix modique, rue Lafontaine. Des trous dans les bécosses. Il nous observait, derrière les murs. Parfois, je voyais même son œil. À quatre enfants dans un trois chambres au quatrième étage, avec une mère sur les pilules couchée dans son lit. Rien à bouffer. La faim dans la piaule, avec lui qui buvait sa bière tous les week-ends sans problème, moi le gamin qui lui montais ses caisses de vingt-quatre jusqu’au quatrième étage, toutes ses caisses achetées au petit magasin du coin, sans rien à manger. Moi le gamin. Moi l’aîné. Moi qu’il tapait après à coups de poings tous les soirs, sans jamais s’arrêter, rampant jusque dans nos chambres, nous frappant partout, avec ses pattes trop longues oui, nous y passions tous sauf mon bébé frère que je cachais au placard, le petit que je sauvais de peine et de misère, à le retrouver ensuite les mains sur ses petites oreilles, encore plié en position fœtale.
Tous ces cris dans la piaule, les siens et les nôtres, nous cachant tous sous nos lits chaque nuit, où son ivresse tuait jusqu’à nos naissances indésirées en pleine gueule, avec une mère qui ne se levait qu’après nos drames, hurlant pour son sommeil perturbé. Les coups qui volaient de partout. Moi, je passais toujours avant les autres gamins, car plus de force pour maitriser le monstre qui se nommait lui-même « Coco » en rampant sur le prélart, avant l’arrivée de la Police, à l’attacher sur une chaise de bois de la cuisine, avec des cordes trop minces et nos petites mains à tous pour le tenir, moi l’aîné, désirant protéger mes frères et soeurs de « Coco » était ainsi mon rôle, même si les autres y passaient tous eux aussi, sauf le bébé que je cachais dans les coins de murs ou carrément sous ma veste brisée, tentant de lui offrir une vie meilleure.
Ainsi fut toute notre enfance, nos nuits sans sommeil jusqu’au soleil ardent, à se rendre à l’école quand même, nos ventres vides, nos visages livides, nos yeux paniqués, que personne ne percevait afin de nous sauver. Fallait fermer nos gueules sur nos chaos et vivre ainsi nos galères chacun pour soi, moi le premier, conscient que nous devions tous apprendre à mieux nous défendre . Un bout de gomme à mâcher coupée en quatre tous les matins pour un peu de sucre sous la peau.
Et là. Et là moi, moi seul, moi l’ancien boxer réputé qui fut célèbre dans nos adolescences, maintenant moi l’invalide, moi le moins-que-rien, désormais tapi dans un studio bon marché avec la télé, à me laisser envahir par mon passé, des pilules à gober pour maitriser mon âme, comme ma vie dans le vacarme.
Jill Côté, Biographie à venir !

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